Polémique autour de Lucy
HOUSTON - 28.08.07 - Lucy, l'australopithèque considérée comme la "mère de l'humanité", est partie aux Etats-Unis pour y être exposée à compter du 31 août, début d'une tournée censée durer six ans. Ce voyage suscite la controverse en Ethiopie et dans la communauté scientifique, qui dénonce les risques de dommages pour le précieux mais très fragile fossile.
Le célèbre squelette vieux de 3,2 millions d'années a été découvert en 1974 par une équipe internationale de chercheurs dans la région de l'Afar, dans le nord-est de l'Ethiopie. Une percée qui permit à l'époque d'améliorer la connaissance des origines de l'humanité.
A compter de la fin de la semaine, Lucy, de son nom scientifique Autralopithecus afarensis, sera la vedette d'une exposition très médiatisée au Musée des sciences naturelles de Houston, au Texas. Les responsables du musée disent vouloir apporter ainsi un éclairage unique sur l'histoire de l'humanité et le rôle de l'Ethiopie en tant que berceau du genre humain.
Mais une foule d'opposants au projet, dont les plus grands paléoanthropologues du monde, jugent irresponsable de présenter un spécimen aussi fragile et précieux. Ils craignent que le fossile ne subisse des dommages durant l'exposition et la tournée de six ans qu'il doit ensuite entreprendre.
Au cours des 27 dernières années, Lucy a été soigneusement conservée dans une chambre forte climatisée au Musée national d'Ethiopie et n'en a été sortie que pour des recherches scientifiques et seulement deux expositions publiques. Annoncée à grand renfort de publicité, l'exposition de Houston sera la première de Lucy hors d'Ethiopie. Quelque 2.150 billets avaient déjà été vendus jeudi.
"Nous partageons les craintes exprimées sur la préservation de Lucy", affirme Dirk Van Tuerenhout, conservateur d'anthropologie au musée de Houston. "Nous nous assurerons qu'elle est en sécurité."
M. Van Tuerenhout déclare également que le musée de Houston a accueilli sans problème les Manuscrits de la mer Morte pour une exposition en 2004-2005, et que Lucy est plus "robuste" que ces manuscrits. La polémique reste toutefois très vive.
Le chasseur renommé de fossiles Richard Leakey estime que Lucy est utilisée par le musée comme une "prostituée" pour doper les ventes, avec des billets proposés au prix exceptionnellement élevé de 20 dollars (15 euros). Des musées américains réputés ont refusé d'exhiber le fossile et les immigrés éthiopiens de Houston appellent au boycott de l'exposition, prévue du 31 août au 20 avril 2008.
"Il y a beaucoup de dommages invisibles à l'oeil nu, causés par le simple fait de la toucher et de la manipuler", explique Yohannes Haile-Sélassié, du Muséum d'histoire naturelle de Cleveland, où les ossements ont été étudiés pendant six ans, mais jamais présentés au public. "Je prie pour qu'elle revienne indemne."
L'exposition de Houston ignore en outre une résolution de 1998 de l'UNESCO, signée par des scientifiques de 20 pays, qui stipule que de tels fossiles ne devraient pas être déplacés hors de leur pays d'origine sauf pour des motifs scientifiques importants. "Si le fossile va être emballé, déballé et transporté à nouveau pendant un certain nombre d'années, il est très probable qu'il subira des dommages", souligne Rick Potts, de la Smithsonian Institution, un des scientifiques opposé au projet.
Le Musée de la nature et de la science à Denver avait été présenté comme une étape possible de la tournée de Lucy mais il n'a pas encore confirmé sa participation, alors que le Musée Field à Chicago pourrait accueillir les ossements à l'horizon 2010.
Lucy semble susciter une réaction émotionnelle qui va au-delà de son importance scientifique. Elle n'est pas le plus vieil ancêtre de l'homme mis au jour, mais son squelette est l'un des plus complets: environ 40% de ses os sont intacts.
Grâce à cet hominidé bipède, qui devait peser 27 kilos et mesurer 1,1 mètre de haut, des scientifiques ont pu établir pour la première fois que les ancêtres de l'homme se tenaient debout avant que leur cerveau ne se développe. "Les gens y tiennent, mais ils ont tendance à oublier qu'elle a trois millions d'années, que c'est un fossile", souligne Mamitu Yilma, directeur du Musée national éthiopien. AP
Article écrit par Monica Rhor
Source : Yahoo.fr